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Propos recueillis par l'éditeur


Comment es-tu arrivé à la photographie ?

J’ai commencé à faire des contacts, des tirages et à développer des négatifs 6x6 quand j’avais treize ans avec mon frère qui était passionné de chimie. Il préparait les mélanges de ces produits. On avait un appareil 6x6 et on photographiait mutuellement des choses… On avait fabriqué une boîte à contacts…

Mais la photographie était un « à côté » car j’étais passionné de cinéma. Vers l’âge de quatorze ans, j’ai fréquenté à Téhéran les « centres culturels pour les jeunes » qui étaient des organismes d’état, dirigés par la femme du Chas. Elle avait fait ses études en France, elle était cultivée et elle avait installé des bibliothèques dans les quartiers pauvres. On avait des cours de dessin, de lecture, de théâtre, de céramiques, et surtout des cours de cinéma. C’était dans les années 1974-1975. J’ai beaucoup fréquenté ces cours, j’étais intéressé par l’image, et j’ai choisi des cours de cinéma. On expérimentait des films en 8 mm, plus tard 16 mm. J’ai ainsi eu mon « bac », avec presque quatre ans d’expérience du cinéma et j’ai pu avoir accès à l’université d’Arts Dramatiques de Téhéran, section cinéma, en 1978.

Deux ans après mon entrée à l’université, la guerre éclata, ce qui provoqua la fermeture de l’université. Ce qui signifiait que l’on n’était plus protégé par le statut d’étudiant, qui nous permettait d’échapper au service militaire. L’Iran était alors en guerre avec l’Irak, la perte du statut d’étudiant nous obligeait à y participer… Dès la fermeture des universités, j’ai senti qu’il fallait que je quitte l’Iran.

J’ai pu quitter l’Iran fin 1982. Après six mois de voyage en Turquie et en Allemagne, et puisque j’avais fait mes études d’Arts Dramatiques sur la Nouvelle Vague, j’arrivais en France.

Tu étais déjà Francophone ?

Pas du tout, mais je connaissais presque tous les films. La Nouvelle Vague était très connue en Iran, les films étaient très bien doublés. J’avais lu beaucoup de livres et j’étais très au courant de ce qui se passait ici. C’est donc mon sujet d’étude qui m’a mené en France.

Arrivé ici, j’ai souffert de l’exil. Toutes ces années d’adaptation, d’intégration, ont été une grande souffrance. Deux ans après mon arrivée, j’ai compris que je n’aurais aucune chance dans le milieu du cinéma. Il fallait déjà apprendre le Français, et pouvoir me débrouiller dans la vie quotidienne. Petit à petit, je commençais à faire de plus en plus de photographie, elle s’est imposée à moi. Je prenais mon boîtier, sortais faire des photos… Ça me faisait du bien, j’essayais de remplir un manque qui était le cinéma. Cette période a duré quatre ou cinq ans. J’appelle cette époque maintenant « la période 24/36 ». Après, il y a un changement radical, c’est la découverte du polaroïd, le film 4x5, dès 1986. Dès cet instant-là je pensais avoir trouvé ce que je cherchais dans la photo.

Je pensais aussi que ce qui est propre à la photographie, c’est qu’elle se passe de langage…

C’est très important, car j’avais senti que le cinéma, lui ne se passe pas de langage. C’est un art collectif, tu ne décides pas de tout, beaucoup d’éléments ne dépendent pas de toi, mais sont aussi importants, voire même plus que ta propre opinion. Tandis que la photo te permet, avec un petit appareil, dans une petite chambre de bonne munie d’un agrandisseur, de faire des petites épreuves, qui sont des petites choses qui aident à se sentir mieux. Ce sentiment d’exil m’a permis de faire ce travail photographique. Un travail intérieur : je soignais des petites blessures avec ces photographies.

C’est justement avec Damas que tu t’es ouvert au monde extérieur…

En fait, Damas, c’est surtout une grande rencontre. J’ai été invité à Alep en 2001 pour une exposition, et je découvrais ainsi la Syrie. Après toutes ces années d’exil, je trouvais là quelque chose qui s’apparentait à l’Iran, qui pouvait réveiller des choses très lointaines.

Peut-on dire que ces photos de Damas sont une recherche identitaire, ou sur une idée de l’identité ?

Je ne crois pas que l’on puisse s’échapper de ces questions identitaires quelle que soit la photographie qu’on fait. Tu pourras regarder un travail que j’ai fait, « Père & fils », qui est aussi d’une certaine façon un travail sur l’identité, « Portrait-paysage », « Daily portrait » aussi.

Pour moi, maintenant que j’ai passé la moitié de ma vie en Iran et la moitié ici, cette question se pose de plus en plus. Les photos de Damas se sont imposées à moi le jour où j’ai regardé ce bazar en me disant que ce n’était pas possible qu’une telle chose existe. Je l’avais peut-être rêvé, je connaissais l’histoire de ce lieu dans mes veines. Ça aurait pu se trouver dans l’Iran d’il y a deux cent ans, comme si un photographe avait pu photographier ce lieu à cette époque. C’était pour moi évident de le faire, ce rapport avec mes origines orientales était trop important. C’est pour cela que je peux dire que c’est un travail sur l’identité.

Est-ce que tu trouves dans ce travail un lien avec l’imagerie qu’il pouvait y avoir en Iran, sur ta propre culture de l’image en Iran ?

Je n’ai pas vraiment réfléchi sur la façon de photographier Damas, je savais instinctivement comment faire. Un ami m’a dit : « Ne t’inquiète pas, tu vas faire des photos qui ne seront pas exotiques car tu connais bien ce lieu. » J’ai compris rapidement que j’étais dans un élément auquel j’appartenais. C’était une sensation intéressante pour moi la première fois., Après vingt ans passés loin de l’Iran, de se sentir aussi à l’aise dans un lieu. Ce rapport avec mon passé s’établissait ainsi.

Tu te retrouves donc dans un pays Arabe alors que tu es Persan. Tu ne parles pas Arabe. Là-bas tu entends de l’Arabe, tu en vois. Qu’est-ce que ça provoque chez toi, ou bien est-ce que tu ne te préoccupes pas de la langue ?

La langue n’est pas une barrière. Les gens qui m’accompagnent sont très simples. Mais en dehors de la compréhension de la langue il y a une facilité à y être. Je n’ai pas besoin de la langue pour me sentir bien chez la maman d’un assistant qui m’a invité pour déjeuner. Je n’arrive pas à parler avec elle mais je me sens bien, elle est comme ma maman… La langue n’est pas une barrière quoique j’ai toujours des personnes à côté de moi qui traduisent, et je parle en anglais (rires)…

Revenons à la question d’identité. Comment aujourd’hui définirais-tu ton identité ? Pas forcément dans l’opposition Oriental/Occidental, Iranien/Français, mais dans le sens de la culture que tu exerces.

C’est une question que je me pose depuis un certain temps. J’appartiens maintenant à une culture générale. Je ne dirais pas mondiale, parce que le monde est grand. Ma culture n’appartient pas à un pays, elle est le résultat d’un voyage. Elle ressemble à ce voyage. De l’Iran de l’époque à l’Europe d’aujourd’hui, et la France. Je le ressens comme ça. Ni Français ni Iranien, j’appartiens à ces deux cultures qui me procurent une richesse. Je suis content maintenant de cette richesse. Tu peux toujours penser quand tu as vingt ans ce que tu seras à quarante. Aujourd’hui, je pense que pour mes quarante-cinq ans, me retrouver à Paris avec ces photos-là dans ces boîtes, ça me convient très bien… (rires).

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